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ENTRETIEN (Octobre 2012)

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Par François Martinet.

François Martinet : Sur la page d'accueil de ton site, tu dis que tu as commencé à travailler
la guitare en 2001. Ce n'est donc qu'assez tardivement que tu as décidé de devenir guitariste.

Fred Bau : J'avais trente ans.

FM : On dit généralement qu'il vaut mieux commencer la musique jeune, si on ambitionne
de parvenir à un niveau probant. Débuter si tard ne constitue-t'il pas un handicap?

FB : Oui et Non. C'est un handicap du point de vue de l'approche technique de l'instrument.
Cela peut en revanche devenir un atout, au niveau des directions artistiques que l'on souhaite
prendre. On est supposé avoir plus d'expérience et de recul à 30 ans, qu'enfant ou adolescent.
Ceci dit, je ne suis pas parti de zéro non plus. J'avais déjà un peu gratouillé auparavant, mais
de façon très sporadique, et en dilettante.

FM : Ton premier "contact physique" avec la guitare remonte à quand?

FB : Je devais avoir entre huit et dix ans. Mon père m'avait offert une petite guitare folk, et une
méthode pour débutant. Ça s'est passé comme un touche pipi, ou presque. J'ai posé les mains
dessus, et ne fut pas plus informé sur la pratique d'un instrument que sur la sexualité. Ensuite,
la méthode m'a plus fait peur qu'autre chose. Je n'y comprenais rien, et je n'ai fait aucun effort
pour y remédier. A l'époque, ce qui m'intéressait, c'était mes copains. Et aucun ne faisait de la
musique. Cette guitare a été par la suite endommagée lors d'un déménagement. Vu l'intérêt que
j'y portais, mes parents l'ont mise à la poubelle. J'ai décidé de me pencher sur la six cordes vers
mes 18 ans, après la découverte de Van Halen. Le problème, c'est que je pensais qu'il était déjà
trop tard pour moi. C'était mal barré. Grâce à l'aide et aux encouragements d'un pote qui versait
dans le Blues, j'ai tout de même accordé deux années à la pratique de la guitare électrique, en
n'ayant cure du solfège et de la théorie.

FM : Pourquoi alors dire que tu as commencé à trente ans seulement?

FB : Parce que ce n'était pas du travail. C'était du boeuf rébarbatif sur quelques accords Blues,
et de la pentatonique. Ça me servait d'exutoire. Et puis il y a eu deux choses qui ont bouleversé
la donne. L'écoute de l'oeuvre de Jimi Hendrix, qui m'a totalement inhibé. Et la découverte de la
philosophie et de la poésie autour de mes vingt ans. Je suis alors parti étudier en université, et la
pratique de la guitare est passée à la trappe. Je ne prenais que rarement l'instrument, pour faire
un peu la manche, ou lors de beuveries. Ça a été l'occasion de tâter le manche de la classique.
Mais c'était une farce dont je n'étais pas dupe. A aucun moment, je ne me suis considéré comme
un guitariste ou comme un musicien. Ce n'est qu'après une fort longue période de purgatoire que
la guitare et la musique sont devenues de vraies préoccupations.

FM : Y-a-t'il eu un élément déclencheur?

FB : L'album éponyme Joe Satriani, que j'ai découvert courant 2000. J'avais le sentiment d'avoir
laissé une partie de moi-même dans les limbes. En écoutant en boucle ce cd, j'ai réalisé qu'il y
avait une vie après Hendrix. Ça pourra sembler idiot. Mais ça c'est passé comme ça. Je me suis
alors penché sur l'oeuvre de Stevie Ray Vaughan, et j'ai pris la décision de travailler la guitare.

FM : As-tu pris des cours?

FB : Non. Je suis reparti de là où je m'étais arrêté à vingt ans : le Bluesrock, Van Halen, et Alvin
Lee.

FM : Tu as dû tout de même acquérir quelques notions de solfège pour évoluer, non?

FB : Je ne connais rien au solfège.

FM : Et ça ne te pose pas de problèmes?

FB : Dans la mesure où je me consacre à mes propres créations, non. Tu sais, dans l'absolu, la
musique est avant tout une question d'oreille et de sensibilité. Et puis le défaut de connaissances
théoriques laisse le champ libre à l'imagination. Si j'éprouve un jour le besoin d'étudier le solfège,
je m'y collerai.

FM : Quelles ont été les difficultés les plus sensibles?

FB : Celles psychologiques et humaines. D'un côté, j'avais le sentiment d'avoir pris beaucoup
de retard, alors que la géographie internationale de l'instrument avait considérablement changé.
Le niveau purement technique est aujourd'hui sans commune mesure avec ce qu'il était. Je me
suis retrouvé dans une espèce d'état d'urgence. De l'autre, il y a eu le rapport aux autres musiciens.
J'avais beau avoir passé la trentaine, je n'étais qu'un débutant qui jouait à l'oreille. La plus part
des gens avec qui j'ai joué les cinq premières années m'ont trouvé passable, sinon mauvais, alors
que je brûlais d'une passion trop longtemps refoulée. Ça a été une épreuve douloureuse.

FM : A partir de quel moment as-tu commencé à y croire?

FB : Pour te dire la vérité, je commence tout juste à oser penser que je suis guitariste. Mais
je n'y serais peut-être jamais arrivé sans le soutien moral de mes potes David Arsac et Mark
London, et de ma femme. Et puis il y a eu deux rencontres cruciales avec deux guitaristes
virtuoses du UK, Roy Marchbank et Matthew Sear. Ces mecs sont des monstres. Le fait
qu'ils m'aient pris au sérieux m'a conforté dans ma décision de devenir guitariste.

FM : Quel matériel utilises-tu?

FB : J'ai une tête Peavey Classic 50 et une tête Marshall Vintage Modern 100w. J'envisage
aussi l'achat d'un Mini Rectifier Mesa. Pour les HP, j'ai opté pour une valeur sûre : Vintage
30 Celestion. Pour les guitares, Fender reste ce qui me parle le plus.

FM : Combien as-tu de guitares?

FB : Pas beaucoup... Ma Strat. Ma Telecaster. Mon EVH Special. Une Vantage VP795
que j'ai upgradée avec des Seymour Duncan Antiquity. Une Strat acoustasonic sur laquelle
j'ai monté un micro Roland GK-3. Une Takamine. Et une Danelectro  convertible qui décore
un mur. Voilà, le tour est fait. Je ne suis pas un collectionneur.

FM : Quelles sont tes influences principales?

FB : Ouh la.. j'ai tellement écouté de musique que la liste de mes influences est impossible
à dresser. Je crois qu'à partir du moment où tu aimes ce que tu écoutes, ça t'influence, que
tu en aies conscience ou non.

FM : Tu as bien des influences majeures au niveau de la guitare?

FB : Oui. J'ai d'abord cherché à tracer mon chemin entre VH, Alvin Lee, et SRV. J'ai même
eu quelques incartades du côté de Malmsteen et de Meola. J'avais des tirants assez forts, et
c'était donc une véritable épreuve de force. Mais très vite, j'ai réalisé que l'orientation Shred
ne convenait pas à ma recherche du grain. De vieux amours sont remontés à la surface,
comme Billy Gibbons, David Gilmour ou Jeff Beck. J'ai vu Jeff Beck en concert à Sète en
2009. Ça a été comme une révélation. Il m'a fallu complètement redéfinir mon approche.

FM : C'est-à-dire?

FB : J'ai apporté à ma Strat et mon EVH les quelques modifications nécessaires pour optimiser
le jeu au vibrato. J'ai changé de tirants de cordes. J'explore le jeu au pouce. J'ai réduit le nombre
de pédales que j'utilisais, et je cherche à travailler au maximum sur les nuances de jeu à partir de
la guitare.

FM : Comment te positionnes-tu par rapport au Shred?

FB : Dans le petit monde de la guitare, le Shred exerce un pouvoir de fascination qui est à
la fois répulsif et attractif. Mais ce n'est a priori qu'un catalogue de techniques. Il n'y a dès
lors pas trente six mille façons pour un guitariste de s'y confronter. Ou bien il est capable
de l'utiliser, ou bien il en est incapable. C'est le point de départ. Le danger, c'est que plus un
outil est élaboré et codifié, et plus il devient normatif. C'est ce qui est en train d'arriver avec
le Shred. Il en résulte un phénomène d'uniformisation contraire à l'élaboration d'un style.
Ce qui nous amène à la question bien plus complexe de la dimension musicale. Savoir déballer
des techniques de jeu est une chose. Savoir les assujettir à la musique et à un style, une autre.
C'est ce qui fait la différence entre les virtuoses, et les innombrables techniciens qui n'ayant
rien à dire, ont tout le loisir de se consacrer à la technique pure. Ceci dit, la question de la
virtuosité outrepasse de loin le Shred. Beaucoup de guitaristes de la génération post shred
ont tendance à oublier que la virtuosité peut être lente. La virtuosité électrique en particulier.

FM : Le Shred serait de la poudre aux yeux?

FB : C'est pas ce que je dis. J'ai juste l'impression que le Shred en est arrivé au point auquel le
Bebop avait abouti. Une surenchère technique qui, exceptions mises à part, trahit un manque
collectif d'inspiration. La réponse de Miles Davis consista à tout ralentir, pour reformuler le
vocabulaire du Jazz. La différence entre le Bebop et le Shred, c'est que le Bebop était un courant
musical et social à part entière. Le Shred ne renvoie à rien d'autre qu'à l'outil qu'il est. On le
retrouve aussi bien dans le Métal, le Néoclassique, que dans le Jazz et le Rock. Jouer avec un
innovateur comme Roy Marchbank m'a permis de comprendre que je n'avais rien à apporter
dans le domaine de la pure technique de jeu. Dans la mesure où c'est la créativité et le travail
du grain qui m'intéressent, j'ai choisi d'explorer d'autres voies.

FM : Le Blues est prépondérant dans ta musique, n'est-ce pas?

FB : Oui. Le Blues est avant tout un sentiment. Et c'est un sentiment qui m'habite. C'est mon
ADN, si je puis dire. D'un point de vue intellectuel, je considère le Blues comme l'un des
fondements majeurs de la musique moderne. Tu peux prendre la Soul, le Funk, le Jazz, le
Rythm'n'Blues, le Rock, le Reggae, le Métal, le Disco, la Dance, la New Wave, l'Indus, la
Techno, l'Electro.. toutes ses musiques, pour ne citer qu'elles, ont de près ou de loin quelque
chose à voir avec le Blues.

FM : Pour beaucoup de musiciens, le Blues, c'est surtout une structure sur trois accords en douze
mesures.

FB : Cette structure vient de Robert Johnson, je crois. Ceux qui imaginent que le Blues se résume
musicalement à ça feraient bien d'écouter des anthologies du Blues acoustique du Delta, ou de revisiter
des mecs comme Elmore James, Muddy Waters, Howlin' Wolf, ou John Lee Hooker. Le Blues, c'est
avant tout du riff sur lequel on chante, ou fait chanter des instruments. Quand on a pigé ce principe,
ainsi que le cri de douleur et l'appel à la liberté qui y sont originellement liés, on saisit que l'on peut
structurer librement le riff. Un mec comme Robben Ford l'a amplement illustré avec de nombreux
Blues arrangés et joués de façon Jazz ou Prog.

FM : On peut dire que l'histoire de la Stratocaster est indissociable de celle du Blues, n'est-ce pas?

FB : C'est une guitare polyvalente. Mais je la considère comme l'arme absolue du Blues Fusion.
Jimi Hendrix est le premier à avoir su décisivement explorer le potentiel de cette gratte. Et ce
qu'il a fait, c'est fusionner le Blues avec tout ce qu'il a croisé sur sa route. Il a d'ailleurs dit que ce
qu'il cherchait à élaborer, c'était un blues contemporain. C'est le premier Maître de la Strat, et le
plus grand Bluesman du XXème siècle. Je ne vois pas d'autres termes pour qualifier sa musique,
que celui de Blues Fusion. Donc, pour répondre à ta question : oui, la Strat est indissociable du
Blues.

FM : Beaucoup de guitaristes affirment que la Stratocaster est une guitare dépassée en ce qui
concerne le dispositif du vibrato. Qu'en penses-tu?

FB : Pour être précis, la Strat est équipée d'un trémolo. Il est certain qu'on ne peut pas l'utiliser
comme un Floyd Rose, dans la mesure où c'est un dispositif plus versatile. Et alors? Jeff Beck
est l'un des plus grands maîtres du jeu au vibrato fixé sur deux points et il est sur une Strat.

FM : Jeff Beck semble avoir été une sacrée remise en question pour toi.

FB : En effet. La claque absolue. Mais je crois pouvoir dire que je suis extrêmement chanceux
d'avoir "rencontré" mon maître.

FM : Et Joe Satriani?

FB : J'ai découvert Satriani dès ses premiers albums. Il est évident qu'il s'est passé quelque chose
d'important avec lui. Pas une révolution innovante façon Van Halen. Mais quelque chose de décisif.
Il a su bâtir un pont convaincant entre Beck, Hendrix, et Van Halen. Il a ouvert l'ère Ibanez et formé
des guitaristes devenus très célèbres. C'est un mélodiste génial. S'il y a une chose à retenir de lui, c'est
qu'il faut toujours privilégier la musicalité, quelles que soient les techniques que l'on décide de maîtriser.

FM : Ses élèves les plus connus sont Steve Vai et Kirk Hammett. Que penses-tu d'eux?

FB : Kirk Hammett, c'est un nom qui reste indissociable de Metallica. Certains se gargarisent à le casser.
C'est idiot. Son style s'inscrit dans une tradition heavy qui remonte à bien avant Satriani ou le shred.
Steve Vai est un compositeur et instrumentiste de génie. Indiscutablement. Mais mis à part sa période
avec David Lee Roth, soit une période à la direction artistique très VH, et son album The Ultra Zone,
j'ai jamais vraiment accroché. Je préfère les feeling de Beck et d'Eddie VH, ou la composition selon Frank Zappa.

FM : Et la basse dans tout ça?

FB : J'ai travaillé quotidiennement la basse de 2008 à 2010. A tel point que j'ai presque totalement
délaissé la pratique de la guitare pendant cette période. Avec le recul, je crois que la basse a répondu
à un besoin d'aération. J'avais bossé la gratte au taqué sans parvenir à monter un groupe qui fonctionne
Il me fallait des vacances prolongées. La basse est un instrument noble dans la pop music. C'est elle qui
lie les sections rythmiques et harmoniques. Pratiquer la basse permet d'affiner son sens du placement.

FM : La guitare électrique reste donc ta priorité.

FB : Oui.

FM : Tu as beaucoup enregistré depuis 2009. Si on fait la moyenne, c'est plus d'une démo par an.

FB : Comme je l'ai dit, j'avais du retard à rattraper. Je bouillonnais d'idées. Ça partait dans tous les
sens. Il a fallu que j'enregistre. Que j'aille au bout. Même si le résultat est tout sauf convaincant. A
mes débuts, je faisais tout à l'arrache, sur le tas. C'est de la prod qui tient avec quelques morceaux de
de fil de fer. De la prod Z en quelque sorte. Ça m'a permis d'apprendre. Mais Purple Movies marque
une évolution. Je vise à présent plus de qualité numérique, même si je ne dispose que de moyens limités.
Le home made est à la fois une bénédiction et une malédiction du son quand on a grandi avec le vinyle.

FM : Peux-tu en dire un peu plus sur ces fils de fer?

FB : A l'exception de Purple Movies qui est une combinaison du travail MAO de Hervé Jeanson et de
gratte électrique prise en sortie HP, j'ai tout fait à partir de guitare, de basse, et de guitare synthétiseur.
C'est enregistré avec un Shure SM57, à partir d'une table analogique, et rentré dans Cubase via la carte
son d'un iMac. C'est du système D. Déjà un luxe énorme, quand on songe aux boites de cigares du Delta.

FM : Des boites de cigares?

FB : Les premiers Bluesmen confectionnaient leurs guitares avec. Quand on pense qu'ils ont inventé un son...

FM : Donc, mise à part la basse, tout ce qu'on entend sur tes démos avant Purple Movies c'est de la guitare.

FB : Oui. C'est beaucoup de travail sur une six cordes pour aboutir à cette prod merdique!

FM : Quels sont tes objectifs pour 2013? Envisages-tu de monter un groupe?

FB : Pour l'heure, il y a beaucoup de projets d'auto prod en cours. Il n'est donc pas
question de monter un groupe dans l'immédiat.

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